J’ai mis un instant pour repérer la comparaison, mais plusieurs heures pour trouver les arguments en faveur de l’hypothèse et les explications pour les non-avertis.
Mon but est ici de vous convaincre que le français étoile est lié au Miwok *hiʔ- « soleil »...
C’est parti pour le carnage...
Commençons par le français étoile, qui désigne donc tous ces petits points blancs légèrement tremblotants que l’on peut scruter dans la voûte céleste la nuit (plutôt à la campagne de nos jours qu’en ville).
Le français étoile, de l’ancien français esteile ~ estoile, ainsi que toute la famille romane (gallo esteill, italien stella, sicilien stidda [prononcé /ˈʃtiɖ.ɖa/...], espagnol estrella, portugais estrela, occitan estela, sarde isteddu, romanche staila, dalmate stala, roumain stea, etc) proviennent du latin stella. Jusque là, je pense que c’est assez clair.
Non ? Bon, tant pis, vous suivez quand même.
Le mot latin stella provient d’une forme qui ressemble déjà un peu moins à ce que l’on connaît. Le e est long, soit stēlla. Le l géminé, c’est-à-dire le ll, provient de la dissimilation *rl > *ll. On arrive donc à une racine proto-italique *stērlā « étoile », non-attesté pour l’instant dans les autres langues italiques anciennes.
Tout le monde me suit encore ? Oui, à peu près, on a déjà un groupe qui a lâché prise.
Ce même proto-italique *stērlā « étoile » a des correspondants dans les autres langues indo-européennes : le grec astêr « objet céleste » et l’anglais star, donnant chacun respectivement en français astre et star. Le a du grec indique qu’il y avait une initiale *h2.
Bref, on se retrouve en face d’une série indo-européenne *h2stḗr fort bien représentée (elle est juste absente des langues slaves, des langues baltes et de l’albanais). On a ainsi :
- le proto-hellénique *astēr ; présent sous cette forme dans tous les dialectes ;
- le proto-germanique *sternǭ : vieil anglais steorra (anglais star, scots ster), allemand Stern, néerlandais ster, gotique stairno (gotique de Crimée stein), vieux norrois stjarna, etc ;
- le proto-indo-iranien *Hstar- : sanskrit tāra (instrumental pluriel stṛ́bhiḥ), hindi tārā, etc ; avestique stārō, moyen perse starag, persan setâre, ossète st’aly, etc ; le sanskrit pose problème par la chute du s, qui n’est pas un s-mobile ;
- le proto-celtique *sterā (vieil irlandais ser, breton sterenn, cornique sterenn, gallois seren, gaulois Sirona théonyme [? < *stīr-ōnā]) ; aussi vieil irlandais sell « iris de l’œil » et sellaid « voir », moyen gallois syllu « fixer du regard », breton sellout « regarder » (< *stīrlo-) ;
- le proto-anatolien *h2stēr-s : hittite ḫašterz(a) ;
- le proto-tokharien *ścär-iye- : tokharien A śre, tokharien B ścirye ;
- le vieil arménien astł > arménien moderne astġ ;
Le celtique et l’italique partagent un élargissement en -l-. L’arménien semble nous montrer une variante *h2stḗl-, ou alors il s’agit du même élargissement qu’en italique et celtique.
L’évolution sémantique en celtique pour les formes en l sont courantes dans cette famille (déjà le cas du vieil irlandais súil « œil » dérivé par tabou d’une forme du nom indo-européen du soleil).
Le nom albanais de l’étoile est yll ; ce terme provient d’une racine signifiant « brûler », *h1eus- (présent *h1éus-e- : latin uro « brûler, roussir », grec heuô « brûler », sanskrit védique óṣati « brûler quelque chose »), par un dérivé *h1us-li- (donnant le proto-albanais *usli) que l’on retrouve dans le vieil anglais ysle « cendres brûlantes ». Certains rapprochent plutôt la racine du soleil *seh2wol-, donnant un proto-albanais *sūlo.
Le nom gaélique actuel de l’étoile est dérivé du vieil irlandais rétglu, devenu rétlu en moyen irlandais ; les réflexes modernes sont l’irlandais moderne réalta [ˈɾˠeːl̪ˠt̪ˠə], le manxois rolt, l’écossais reul /r̴eːɫ̪/. Pour compliquer encore la chose, l’écossais utilise aussi rionnag « étoile » /rʲuːnak/. Le tout est d’origine inconnue, bien sûr.
En balte et en slave, le nom de l’étoile est de même origine ; soit une racine indo-européenne attestée nulle part ailleurs, soit un emprunt substratique.
- proto-slave *gvĕzda : tchèque hvězda, slovène zvezda, slovaque hviezda, russe zvezda, polonais gwiazda, bélarusse zvjazda, croate zvijezda, macédonien dzvézda, polabe gjozdă ;
- proto-balte : lituanien aukštaitique žvaigždė [ʒʋɐjɡʲʒʲˈdʲeː], lituanien samogitien žvaiždie, lituanien dialectal znaizdė ~ žvaiždė ; letton zvaizde ~ zvàigzna ~ zvàigzne ~ zvàizne ; lituanien gvegždátė « petite étoile » ;
Le terme balte présente une vélaire interférentielle inexplicable.
Prêts pour la suite ? Là je crois qu’on n’a plus personne, maintenant. Si vous voulez, faites une pause dans la lecture.
Allons encore plus loin maintenant. Tous les linguistes ne sont pas unanimes sur ce point, mais le nom de l’étoile est en fait un composé de la racine *h2eh1s- « brûler ; briller ; dessécher » et du suffixe des noms d’agent *-tḗr. L’étoile est ainsi « la brillante ». Ce n’est pas nouveau, sémantiquement parlant.
Tous les linguistes ne sont pas unanimes car le sens de la racine était, au temps de sa reconstruction, « dessécher », d’après les réflexes sémantiques des langues ayant conservé la racine, mais il y a également beaucoup de « brûler ».
Les réflexes attestés de cette racine sont les suivants :
- racine sans élargissement :
anatolien : hittite ḫāšš- « cendre, poussière, savon » ;
- avec élargissement *h2eh1s-h2- « foyer » :
proto-italique *āsā « autel sacrificiel » : latin ara (vieux latin asa) ; ombrien acc sg asam, abl sg asa, loc sg asa ; osque loc sg aasai, nom pl aasas, acc pl aasass ; *s aurait dû devenir r en ombrien, mais le texte d’où le mot est tiré est une copie d’un plus ancien où l’évolution ne s’était peut-être pas encore faite ; remarquons l’évolution sémantique italique « foyer » > « autel sacrificiel » ;
anatolien : hittite ḫāšša « foyer » ;
indo-iranien : sanskrit ā́sa- « cendres, poussière fine » ; khotanais astaucä « pays sec » ;
germanique : ancien haut allemand essa « cendre » ; runique aRina « cendre » ;
- avec élargissement *h2eh1s-g- :
proto-germanique *askǭ « cendre » : vieil anglais æsce (anglais ash), allemand Asche, néerlandais as, vieux norrois aska, gotique azgō ;
vieil arménien ačiwn « cendres » (< *aski-iōn) ;
- avec élargissement verbal *h2h1s-gʰ- :
vieil arménien azazem « faner, sécher ; (médiopassif et intransitif) pousser sec ou mince, fâner, sécher sur pied, se tarir », avec redoublement de az- ;
- avec élargissement verbal essif *h2h1s-h1yé- « être sec » :
proto-italique *ās-jē- « être sec » : latin areo « être sec » > aridus « sec, aride » (> ardeo « brûler » > ardor « en feu, feu »), arefacio « rendre sec », adarescere « devenir sec » ;
tokharien « il est desséché » : A asatär, B osotär ;
Il est possible que le latin area « espace ouvert » soit apparenté, par « un espace nettoyé par le feu ».
Nous pouvons encore faire un pas. Encore moins de linguistes soutiennent cette hypothèse, celle du Lexikon der Indogermanischen Verben de Helmut Rix (que j’ai trouvé sur Internet... je vous le recommande, mais il est en allemand), qui considère la possibilité que *h2eh1s- est en réalité un élargissement en *-s (peut-être un inchoatif) d’une racine *h2eh1- « brûler, être chaud ».
Je suis de mon côté partisan de cette hypothèse.
Cette même racine a par ailleurs une certaine descendance en français : atroce par exemple.
Voici les réflexes :
- anatolien : palaïte 3sg hāri, 3pl hānta « être chaud » ;
- avec élargissement *h2eh1-ti- :
proto-celtique *āti « four » : vieil irlandais áith ; moyen gallois odyn ; cornique Oden-colc (toponyme) ;
- avec élargissement *h2eh1-tr- « cheminée » (ablaut alternant [*h2éh1-tr, *h2h1-tr-ós] possible) :
proto-italique
*ātr-o- : latin ater « noir » > atrium « première salle importante dans une maison romaine » (l’atrium contient la cheminée), ombrien adro « noir » ; le sémantisme est évident : « comme une cheminée » > avoir la couleur d’une cheminée, noir ».
*atrōkʷ- : latin atrox « affreux, féroce », atrocitas « sauvagerie, horreur » ; il s’agit d’un composé de *h2eh1-tr- et de la racine *h3ekʷ- « voir », c’est-à-dire *h2h1-tr-o-h3kʷ- « ayant un aspect noir » ;
proto-iranien *ātr- : avestique ātarš « feu » ;
Maintenant posons l’équation suivante :
Indo-Européen *h2eh1- « brûler, être chaud, briller » = Miwok *hiʔ- « soleil »
Du point de vue sémantique, il n’y a rien à redire, car l’équivalence « brûler » = « soleil » n’est plus à prouver, tant les exemples dans les diverses langues du monde sont nombreuses ; et le soleil est une étoile, les deux brûlent et brillent, la boucle est bouclée.
Ce qui va nous intéresser concerne surtout la forme indo-européenne, qui pour la première fois dans ce que je vous montre, ne contient que des sons inconnus ! Ou presque...
Je vous rappelle qu’on appelle ces sons, consonantiques, des laryngales, et qu’on ignore leur prononciation exacte, sachant qu’elles n’ont été conservées que sous forme de voyelles dans les langues attestées, hormis les langues anatoliennes qui ont gardé trace de vraies consonnes. On ne peut qu’imaginer vaguement selon des correspondances avec les langues sémitiques quel type de consonne a pu provoquer des colorations de voyelles ; certaines consonnes sémitiques colorent les voyelles d’une manière proche de ce qui a pu arriver en indo-européen tardif.
On en arrive aux faits.
Commençons par *h1, plus facile ; d’après les faits anatoliens (palaïte) sur la racine *h2eh1-, c’est-à-dire ici une chute de cette laryngale et allongement compensatoire, il semble que l’on peut affirmer que *h1 correspond à l’arrêt glottal ʔ ; il est possible que l’arrêt glottal était prononcé par ces peuples, mais dans ce cas, ils ne l’écrivaient pas.
Pour *h2, noté h dans l’exemple palaïte, les candidats possibles sont plus nombreux ; actuellement dans les langues sémitiques, ce sont des consonnes fricatives pharyngales et épiglottales ħ, ʕ, ʜ, ou ʢ qui peuvent colorer une voyelle en a ; certains pensent aussi à une fricative uvulaire χ ; le linguiste Rasmussen penche pour une fricative vélaire x (qu’on entend dans la jota espagnole). C’est cette dernière hypothèse que nous allons pour le moment conserver.
Ainsi l’on peut reconstituer *xeʔ- « brûler » pour l’indo-européen. La correspondance avec le Miwok n’est même plus à vous expliquer tant elle est parfaite :
*xeʔ- « brûler » = *hiʔ- « soleil »
La fricative vélaire a simplement évolué vers une fricative glottale en miwok ; c’est la même chose dans les langues germaniques actuelles (par exemple : indo-européen *k > germanique *x fricative vélaire > anglais/allemand/autre h fricative glottale).
Nous avons pu voir, par ailleurs, que les laryngales avaient probablement plusieurs réalisations possibles. Ainsi *h1 est à la fois l’arrêt glottal ʔ et la fricative glottale h, selon qu’il est ou non attesté par h en anatolien. De même *h2 pouvait être x ou bien une pharyngale ʕ (comme nous l’avons vu dans l’article consacré au nom de l’aube avec la correspondance pharyngale en indo-européen *h2eus- « briller » (ou *ʕew-s- si vous préférez) / glottale en miwok *ʔaw- « poindre »).
Je n’ai plus qu’à trouver une autre langue utilisant une racine proche pour le même champ sémantique. Mais on verra cela plus tard.
L’hypothèse formulant que l’indo-européen *h2stḗr « étoile » serait un emprunt au sémitique *ʕaθtār « étoile du Berger » ne tient plus du tout ; pour le coup, je préfère ce que nous avons vu dans cette démonstration.
Nous avons pu voir des rapprochements entre mots inattendus en français : étoile, star, astre, aride, atroce.
Enfin, on remarquera que dans le mot français étoile, il ne reste en fait plus rien de la racine *xeʔ-, qui, par toutes les évolutions phonétiques subies, a complètement disparue :
**xəʔ-s-tḗr- > *xəs-tḗr- > *stēr-lā > stella > esteile ~ estoile > étoile.
La racine, c’est donc ce qui se trouve entre le é et le t...
Que le monde de la linguistique est passionnant !
Cela dit, tous les linguistes ne seront pas d’accord avec moi, et ils auront certainement raison !
Bien, espérant vous avoir convaincu en moins de mots que dans certaines de mes emphases comparatives, je retourne vaquer à mes occupations... j’ai écrit ceci dans le TGV de retour de Saint-Jean-de-Luz (même s’il n’est pas publié le jour de mon retour), et je vous avoue être un peu fatigué... oui c’est incroyable, je peux être fatigué...
