mercredi 5 décembre 2012

Cours de gamelan javanais, épisode 1, premiers pas : langue javanaise et généralités sur les musiques d'Asie du Sud-Est


J’ai décidé, en exclusivité, de vous faire part des cours de gamelan que je suis cette année en option au CNSM. La première mise en forme de ce compte-rendu devait regrouper tout ce que l’on apprenait durant les cinq périodes de cours de l’année scolaire ; mais ce choix n’était pas sans conséquences : billets bien trop longs, et donc probable lassitude des lecteurs par une telle quantité d’informations à ingurgiter d’un coup... J’ai donc préféré organiser par sujet abordé durant l’année, ce qui nous oblige à multiplier le nombre de publications ; mais cela me paraît nécessaire pour votre santé.

N’hésitez surtout pas à me donner des indications pour améliorer l’article, par exemple des transcriptions en écriture occidentale, des photos, des explications à clarifier…

Petites notes orthographiques sur la langue javanaise
Pour commencer, je vous présente le système phonologique de la langue, avec son orthographe.
  Consonnes

Labiale
Dentale/Alvéolaire
Rétroflexe
Palatale
Vélaire
Glottale
Nasale
m

[ɳ]
ny [ɲ]
ng [ŋ]

Plosive
p ; b [b̥]
t ; d [d̥]
th [ʈ] ; dh [ɖ̥]

k ; g [g̥]
[ʔ]
Affriquée



c [tʃ] ; j [ʤ̥]


Fricative


s [ʂ]
y [j]
w

Approximante centrale


r [ɽ]



Approximante latérale


l [ɭ]



Les consonnes marquées d’un rond en-dessous indiquent une sorte de consonne que l’on appelle « consonne dévoisée », qui n’existe pas en français ; en javanais, ces consonnes donnent à la voyelle suivante une qualité supplémentaire, que l’on appelle « murmure » ou, en anglais, « breathy voice » (ce type d’articulation est différent de l’aspiration, mais ils sont acoustiquement similaires), c’est-à-dire que la voyelle va être prononcée avec un léger souffle simultanément ; je vous donne le lien Wikipédia anglais : http://en.wikipedia.org/wiki/Breathy_voice.
Les consonnes t et k en fin de mot ne se prononcent généralement pas ; on fait le mouvement articulatoire mais sans produire le son, d’après ce que j’ai pu comprendre, ou bien un arrêt glottal.
Le javanais est la seule langue austronésienne, avec le Madurais (parlé sur l’est de l’île de Java, et très proche du javanais), à faire une distinction entre phonèmes dentaux et phonèmes rétroflexes. On ignore encore si ces consonnes rétroflexes, dans les deux langues, se sont développées par l’influence du sanskrit, ou si elles proviennent d’un développement autonome à partir du Proto-Austronésien, leur langue originelle.
  Voyelles

Antérieure
Centrale
Postérieure
Ouverte
i

u
Semi-ouverte
é [e]
e [ə]
o
Semi-fermée
(è [ε])

(å [ɔ])
Fermée

a


La voyelle a à la fin d’un mot est très souvent prononcée [ɔ] qui est entre a et o, et si la voyelle précédente est aussi un a, il sera également prononcé [ɔ] par influence.
Un u en dernière syllabe sera plutôt prononcé [ʊ], qui est entre o et u.

Si vous ne comprenez pas l’Alphabet Phonétique International, je vous en réfère à l’article consacré.
Si vous souhaitez que je remette ce tableau au début de chaque article, dites-le-moi en commentaire.
Tous les termes javanais dans cette série d’articles seront en italique.


Généralités : les musique d’Asie du Sud-Est
Note : une bonne partie des informations que je vous fournis ici ne sont pas issus de notre cours mais de recherches personnelles.
  Une musique de gongs bulbés... L’influence de Java sur le sud-est asiatique
Les musiques en Asie du Sud-Est sont très variées.
Cependant trois grandes aires sont à distinguer : l’aire du gamelan (qui nous intéresse au plus haut point dans cette série, comme vous l’aurez normalement compris) en Indonésie, l’aire du piphat en Thaïlande (nommé pinpeat au Cambodge, et hsaìng-waìng au Myanmar), et l’aire du kulintang dans les îles des Philippines.
Ces trois aires ont quelques points communs : des carillons de gongs bulbés ; une musique superposant plusieurs voix, donc plus orchestrale que soliste ; une préférence pour les percussions mélodiques plutôt que les cordes ou les vents (même si ces derniers, ainsi que la voix, sont également présents) ; l’utilisation d’une gamme pentatonique.
En outre, le gamelan et le kulintang ont d’autres caractéristiques communes : présence importante des gongs verticaux ; ressemblance dans les noms d’instruments ; et de plus, ce sont des régions de langues austronésiennes.
De même, le gamelan et le piphat ont certaines spécificités communes : présence d’instruments à lames (qui eux sont beaucoup plus rares dans le kulintang) ; un lien important avec le théâtre et la littérature ; l’usage d’une gamme heptatonique.
La plus développée de ces traditions est sans conteste celle du gamelan indonésien. Tout simplement parce que c’est le gamelan qui a influencé les instruments d’une région comprenant l’Indonésie, la Malaisie et les îles Philippines. A l’époque de la cité d’Angkor, les Khmers bénéficient de cette influence de Java ; les ensembles piphat vus plus haut sont des héritiers de cette époque. Les cours royales de Malaisie adoptent également le gamelan, qui devient le gamelan malais. Le sud de l’île de Bornéo a également été sous influence de Java. 
Par l’émigration des javanais à l’époque de la colonisation hollandaise, on trouve aussi des gamelans au Suriname, très loin de son lieu d’origine.
Certains des instruments du gamelan s’exportent dans des pays hors de cette zone géographique.
Le peuple Tamil du Sri Lanka l’aurait également adopté, mais je n’ai pas assez d’informations là-dessus.
  L’origine du gamelan proprement dit
Le gamelan tel qu’on le connaît est certainement originaire de Java, à une date assez ancienne. Son nom provient de la racine du bas javanais gamel « frapper » et désigne les instruments, mais le fait de jouer les instruments est nommé karawitan, issu d’une racine rawit d’origine sanskrite désignant le smooth, elegant sense de la musique javanaise. Le nom du gamelan en haut javanais est gangsa, qui paraîtrait issu de tembaga et rejasa (cuivre et étain) ou bien de tiga et sedasa (trois et dix), en référence aux matériaux servant à fabriquer le bronze ou aux proportions ; dans le gamelan balinais, gangsa désigne l’instrument jouant la mélodie.
L’île de Java a subi l’influence de l’Inde (danse, littérature, peinture, architecture, langue) et de l’Orient (usage du rebab d’origine arabe) ; mais pour autant, le gamelan semble être on ne peut plus éloigné de la musique d’Inde, tellement les composantes de ces musiques sont différentes ; tout simplement parce que la musique d’Inde ne correspond pas à la danse de Java, et vice versa. Les seules ressemblances musicales concernent les techniques de voix et des instruments non-percussifs de l’ensemble, ainsi que l’usage de textes hindous pour le théâtre d’ombres.
Si on veut chercher une origine plus ancienne, on ne reste que dans des spéculations. On peut cependant confirmer que les gongs bulbés sont très anciens, au moins 3000 ans.
On distingue généralement trois grandes aires du gamelan en Indonésie : Java (c’est-à-dire le centre et l’est de l’île), Sunda (à l’ouest de l’île de Java) et Bali (où le gamelan est normalement nommé gong par métonymie avec l’instrument). Entre ces trois aires, on trouve de nombreux points communs (échelles et modes, constitution de l’ensemble instrumental par exemple) mais aussi un certain nombre de spécificités (accord des échelles différents, principes de variations).
La place du gamelan à Java
Le gamelan est une tradition encore très vivante.
On distingue à Java trois grandes régions, réparties sur les 1000 km de longueur de l’île de Java : Java central (où les Javanais parlent vraiment le javanais), Java Ouest (où l’on parle le sundanais, une autre langue austronésienne ; les instruments du gamelan soundanais ressemblent un peu à ceux de Java central, mais l’accord est différent, et ce n’est pas non plus la même médiation), et Java Est. Notre gamelan à la Cité provient de Java Central ; cette région de Java possède deux grands centres culturels du gamelan, qui sont les villes de Surakarta (que l’on appellera dorénavant Solo) et Yogyakarta (que l’on appellera dorénavant Jogja) ; les traditions diffèrent un peu entre les deux villes ; notre gamelan provient précisément de Solo, et tout ce que nous apprenons provient de la tradition musicale de Solo.
Contrairement à ce que l’on croit, le gamelan n’est pas, pour la société javanaise, un regroupement de plusieurs instruments, mais véritablement un seul et même instrument joué par plusieurs musiciens, une notion d’« instrument collectif » que les Occidentaux ont beaucoup de mal à cerner, la collectivité ayant une importance capitale dans cette société (comme généralement dans toutes les sociétés traditionnelles). Ainsi, on y apprend toutes les parties par cœur, et on doit être capable, pour chaque morceau, de jouer toutes les parties et donc tous les instruments (même si certains, demandent un peu plus de pratique que d’autres) ; on n’emmène pas un instrument chez soi pour travailler, contrairement à l’Occident. 
Imaginez un seul instant que l’orchestre occidental soit considéré comme un instrument collectif et que l’on soit obligé de savoir jouer tous les instruments présents et toutes les parties... Autrement dit, notre éducation et notre culture ne le prévoient absolument pas. Ce qui n’est pas si étonnant, puisque le monde occidental est un monde de spécialisation.
Le répertoire est immense. Et la durée des pièces très variable (de quelques minutes à plusieurs heures).
Le gamelan est présent pour marquer les grands moments de la vie collective, dans une famille, un village, la nation, une entreprise (toutes les grandes entreprises à Java ont leur gamelan, comme en France on a la Chorale de la RATP, etc.), un quartier… pour les mariages, circoncisions, fêtes de purification… ou bien la promotion d’une nouvelle voiture…
Particularités culturelles javanaises : les attitudes à adopter
  La tradition javanaise veut que l’on joue le gamelan pieds nus, en laissant ses chaussures à l’entrée du bâtiment où il est entreposé.
  On joue assis en tailleur ; les femmes peuvent, à cause de la robe traditionnelle très serrée, prendre une position différente pour rester à l’aise. Il faut être le plus près possible de l’instrument, pour ne pas tendre les bras et donc ne pas se fatiguer (puisque les pièces du répertoire peuvent durer entre 5 minutes et 3 heures comme dit plus haut).
  Il est interdit d’enjamber les instruments, les pieds et tout ce qui se trouve en bas étant considéré comme impur.
  Dans le gamelan, rien n’est supérieur à autre chose, il est donc interdit de se déplacer debout, il faudra marcher en s’accroupissant le plus bas possible. Si quelqu’un vient servir à boire ou à manger aux joueurs du gamelan, il/elle devra aussi s’accroupir.

Voilà pour cet épisode d’initiation. La suite prochainement, quand j’aurai fini les mises à jour...

2 commentaires:

  1. Sacré boulot Philippe... Chapeau bas ;)
    Rémy

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  2. Bravo pour votre initiative, un article qui sera utile dans la vie quotidienne, je vous souhaite du courage et une bonne continuation dans ce niveau !!

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